Avishaï Braverman, président*de l'Université Ben Gourion, à Beersheva : retrouver l’esprit du sionisme.  
  Personnage très charismatique, il est en train de faire de son université une force motrice au service du développement de toute la région.
 
           
 

Pour David Ben Gourion, le père de la Nation, le futur d’Israël se jouait dans le désert du Néguev. C’est pourquoi il a choisi de se retirer à Sde Boqer, à 50 km au sud de Beersheva, la capitale du Néguev.  Aujourd'hui, malgré ses immeubles flambant neuf, ses innombrables chantiers de construction et ses 180 000 habitants, il est impossible de dire que Beersheva constitue la métropole d’une région en plein essor. Les villes du Néguev sont restées pauvres et sous développées par rapport au reste du pays. La zone côtière d’Israël, par exemple, connaît une densité de population parmi les plus élevées du monde, tandis que le Néguev, qui couvre 60% du territoire, ne comprend que 8% de la population. Dans ce sens, on peut considérer que l’exemple de Ben Gourion n’a pas été suivi d’effets.

C’est précisément ce que tente de changer Avishaï Braverman, le brillant et fougueux président de l’université Ben-Gourion de Beersheva. « Le désengagement de Gaza est une nécessité absolue, déclare-t-il. On y a établi des implantations, on y a dépensé des millions et aujourd’hui on s’en retire. Maintenant, il nous faut penser au Néguev et y mettre tous nos moyens ».  Avishaï Braverman, qui dit se situer hors du champ politique, ne le dit pas haut et fort, mais on devine à travers son discours qu’il estime que le sionisme s’est fourvoyé en essayant d’essaimer sur les territoires voisins et l’on sent que pour lui l’affaire est entendue : même si aucune décision n’a encore été prise au sujet de l’évacuation des implantations de Cisjordanie, dans son esprit, c’est comme si c’était déjà fait. « L’avenir du sionisme se situe dans le Néguev et pas ailleurs, c’est là que bat le nouveau cœur d’Israël », clame-t-il. Il s’appuie sur un calcul tout simple : « En 2040, les Palestiniens seront 20 millions et les Juifs 12 millions. Conclusion : il faut séparer les deux peuples si les Juifs veulent rester maîtres chez eux. »

Le sionisme, c’est aussi le souci de l’autre.
Les enseignants de son université sont recrutés non seulement en fonction de leur niveau académique, mais aussi selon leur degré d’engagement envers la région et ses habitants. « La possibilité de créer ici quelque chose de nouveau attire les individus qui ont envie de relever un défi », explique-t-il.  Ce défi, c’est bien sûr, le développement du Néguev. Mais attention, pas n’importe quel type de développement. « Le sionisme, c’est aussi le souci de l’autre, affirme-t-il. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir de développement de la région sans justice sociale et sans chercher à y intégrer les régions arabes voisines. » Autrement dit, le Néguev doit aussi devenir le pôle du développement de Gaza, à l’ouest, et de la Jordanie, à l’est. Le sionisme selon M. Braverman pourrait se définir ainsi : le dynamisme américain plus l’organisation sociale européenne, plus l’esprit pionnier.

En appelant le sionisme à la rescousse, M. Braverman entend mobiliser non seulement le gouvernement et l’opinion publique israélienne, mais aussi la communauté juive mondiale. Car pour relever ce défi, il faut des milliards. Et Avishaï Braverman n’est pas trop mauvais sur ce terrain. L’université du Néguev est la seule université israélienne qui ne soit pas en déficit, malgré les coupures budgétaires drastiques. Il sait manifestement comment attirer les bonnes volontés, mais aussi l’argent. Il vient juste, par exemple, de recevoir d’un couple israélo-américain  200 millions de dollars. Il faut dire qu’il dispose d’un excellent carnet d’adresse, conséquence heureuse de ses années passées à la Banque Mondiale.

Né à Tel Aviv en 1948, il a fait son doctorat en économie à l’université de Stanford, en Californie, puis a passé 14 ans à travailler pour la Banque Mondiale, ce qui l’a amené à parcourir le monde et à réaliser à quel point l’implication de chaque acteur est primordiale dans toute action de développement, qu’il soit chauffeur, mère de famille, universitaire ou chef d’entreprise. C’est pourquoi il a tenu à ce que l'université se spécialise également dans l’action sociale et sanitaire multiculturelle. Car la région ne compte pas seulement les milliers de chômeurs que les rigueurs budgétaires ont laissés exsangues, mais aussi les 120 000 bédouins du Néguev (sur un total de 180 000), qui, bien qu’ils fassent leur service militaire, vivent encore pour la plupart à des années lumières du monde moderne. « La population des bédouins double tous les 15 ans. Si l’on poursuit cette tendance, en 2035, ils seront deux millions, indique M. Braverman. Ils connaissent le taux de natalité le plus élevé du monde, encore plus qu’à Gaza ». Les bédouins sont polygames et il n’est en effet pas rare de voir un chef de famille avec 20 ou 30 enfants. Le statut de la femme bédouin se définit bien souvent selon sa capacité à faire des enfants. M. Braverman veut changer cela aussi. « Le destin d’une femme bédouin, ce n’est pas de faire des enfants. Elle a aussi le droit à l’éducation. De plus, il va bien falloir effectuer une régulation des naissances.» Il compte aujourd’hui 400 étudiants bédouins dans son université et une première femme bédouin est en doctorat de médecine. Résultat remarquable si l’on considère qu’il s’agit le plus souvent de la première génération de bédouins ayant accès au savoir. Lorsqu’il nous présente son université, au pas de course, un enseignant s’approche de lui en souriant pour le saluer. Il est issu de la communauté bédouine et il dirige un département de chimie.

 

Le président Braverman en compagnie d'un professeur de son université d'origine bédouine

 
   

Faire avancer l’ensemble de la communauté régionale.
M. Braverman est manifestement un homme populaire et charismatique, qui entraîne avec lui toute une catégorie d’individus désireux de participer à une aventure exaltante. « De nos handicaps, nous faisons des atouts. La croyance que l’initiative individuelle et des idées originales peuvent faire fleurir le désert a fait de nous un leader mondial dans l’agriculture en zone aride, dans l’exploitation de l’eau et les services multiculturels. Nous brisons les barrières traditionnelles, nous valorisons la pensée créative, nous faisons avancer l’ensemble de la communauté avec nous.»

Toujours au pas de course, il nous fait parcourir un à un tous les bâtiments de son université. Elle compte aujourd’hui 17 000 étudiants, contre 5 000 il y a 15 ans, lorsqu'il est arrivé. 7000 d’entre eux sont de futurs ingénieurs. La faculté de médecine est particulièrement recherchée. Il nous montre un terrain qu’il est en train de faire aplanir. C’est le site du futur parc technologique. « Il nous faut absolument développer l’emploi technique et scientifique, car pour le moment, une fois leurs études finies, mes étudiants, dans le meilleur des cas, partent pour Tel Aviv, quand ce n’est pas pour la Californie. Il faut arrêter cette hémorragie. Nous espérons que le gouvernement israélien, puis les entrepreneurs, vont capitaliser sur le potentiel fantastique que représentent nos instituts de recherche, les talents et la créativité de nos diplômés. » Le gouvernement a justement le projet d’implanter non loin d’ici un centre de formation pour l’armée de l’air. « Il faut tout faire pour que chaque diplômé qui en sortira choisisse de rester sur place après sa formation. On devrait construire des résidences à leur intention dans les villes satellites qui entourent Beersheva. » 

Diviser le pays en trois régions autonomes.
Son modèle, c’est la Caroline du Nord. Cet État était parmi les plus pauvres des États-Unis lorsqu’en 1957, fut élu un gouverneur désireux de changer les choses. Il a alors décidé d’investir massivement dans un pôle universitaire, d’y associer un parc technologique et d’octroyer des budgets conséquents  à l’éducation et à la santé. Résultat, la Caroline du Nord figure aujourd’hui parmi les États les plus riches et les mieux développés. « Nous avons nous aussi à notre disposition un potentiel universitaire et humain exceptionnels. Nous devons utiliser tout ce savoir et cette créativité pour transformer la région et créer une société plus juste. » Pour favoriser ce projet, M. Braverman a une idée : « Israël devrait être divisé en trois régions autonomes : la Galilée, le centre et le Néguev, avec un gouverneur à la tête de chacune de ces régions. En ce moment, le gouvernement central subit trop de pressions qui le détournent des intérêts véritables du pays. » 

Juste à côté du parc technologique, il nous montre le chantier de la future gare de chemin de fer qui, d’ici un an, desservira directement le campus. "Il y a six ans, il n’y avait pas encore de train à Beersheva. Aujourd’hui, on compte 36 trains quotidiens entre Tel Aviv et Beersheva, qui parcourent les 113 km en 65 minutes. Et bientôt, ce sera 45 minutes. L’idée est de préparer les infrastructures d’un réseau qui irriguerait tout le Néguev. Il ne faudra que 35 minutes pour rejoindre Eilat," affirme-t-il, dans un élan d’enthousiasme. 35 minutes pour faire 240 km, M. Braverman rêve un peu. Mais comme il semble avoir toujours plusieurs longueurs d’avance par rapport à la réalité, on se dit que sous la poussée de sa conviction, il est fort probable que les chemins de fer israéliens parviennent à réaliser cette prouesse un jour prochain.


Visite du campus au pas de course : tous derrière Avishaï Braverman.
 

* Avishai Braverman a abandonné en 2006 ses fonctions de président de l'université de Beersheva pour se faire élire à la Knesset. Il est désormais député travailliste.