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Liban : la presse se calme.

En dépit d'un certain flou entretenu sur les origines du conflit, qui a amené une partie du public à croire que c'est Israël qui a déclenché les hostilités, on ne retrouve plus dans les médias ce ton haineux à l'égard d'Israël qui caractérisait les commentaires lors de l'opération Rempart dans les Territoires en 2002-2003. C'est le côté positif des choses.

Côté négatif, on retrouve toujours ce désir de vertu, cette compassion, qui, comme le fait remarquer Alain Finkielkraut, tend à remplacer la réflexion politique, et qui considère les victimes de l'armée israélienne davantage victimes que les victimes des autres arabes ou celles qui ne sont pas sous les feux des médias. Israël est tellement scruté à la loupe qu'une victime d'Israël vaut 1000 victimes au Darfour ou en Tchétchénie. Ce qui explique que les appels de M. Poutine à la modération ont été traités sérieusement par les médias.

Il était difficile de faire passer le Hezbollah pour un mouvement de libération. Mais Israël et le Hezbollah ont trop souvent été placés dos à dos, réunis dans une même brutalité aveugle, comme s'il y avait équivalence entre les motivations, le même désir de tuer du côté du Hezbollah et du côté d'Israël.

Au début du conflit, suite aux propos de M. Chirac se demandant s'il n'y avait pas une volonté de détruire le Liban, il a beaucoup été reproché à Israël d'avoir une riposte "disproportionnée". Sans que pour autant une alternative soit proposée à Israël. Heureusement, de grandes plumes, dans Le Monde et Le Figaro notamment, se sont exprimées pour dénoncer l'inanité de ce reproche et il n'y a plus eu unanimité sur ce point.

Août 2006


L’affaire France 2 - Al Dura :
une histoire emblématique

Les faits. En septembre 2000, deux jours après le déclenchement de la deuxième Intifada, France 2 diffusait les images d’un petit garçon palestinien, Mohamed Al Dura, blotti contre son père, cherchant à se protéger des échanges de tirs entre des combattants palestiniens et des soldats israéliens dans la bande de Gaza. Soudain, le petit garçon est touché, on le voit qui s’effondre. Le commentaire de Charles Enderlin nous annonce alors qu’il a été tué par les balles israéliennes et son père blessé.
La scène dure 55 secondes. On apprendra plus tard qu’elle a été montée à partir d’un film de 27 minutes. C’est un cameraman palestinien qui filmait pour France 2, tandis que Charles Enderlin se trouvait à Jérusalem.

La polémique. Elle a très vite éclaté. De façon très discrète tout d’abord, puis plus ouvertement à partir de la fin 2004, lorsque plusieurs grands journaux se sont emparés de l’affaire : le Wall Street Journal (1), Le Figaro, Jeune Afrique, Herald Tribune, etc. Mais il suffirait de peu de choses pour que tout retombe et que les conclusions ne soient jamais tirées. Il n’est en effet pas de bon ton de remettre en cause des confrères. De plus, après avoir énoncé les choses de façon claire et précise en s’appuyant sur une grille d’analyse familière : le petit Mohamed a été tué par des tirs israéliens, on nage dans l’incertitude, les repères deviennent brouillés.

En juin 2002, une réalisatrice allemande qui voulait faire un reportage sur le sujet s’est vu refuser par France 2 l’accès aux rushes. Les chaînes européennes échangent pourtant couramment du matériel. « S’il n’y a rien à cacher, de quoi se sont-ils effrayés ? »,  interroge-t-elle (4). Ce n’est qu’en novembre 2004, qu’Arlette Chabot, la nouvelle directrice de la rédaction de France 2, voulant en finir avec la rumeur, fait diffuser les 27 minutes de rushes devant un parterre de journalistes.

La polémique porte essentiellement sur deux choses :

1. l’authenticité de la mort du petit garçon ;
2. l’origine des tirs.

Le film diffusé à l’antenne ne montre pas la mort. Il est coupé juste avant. Charles Enderlin explique à maintes reprises qu’il a été obligé de la couper au montage car les images étaient "insupportables". Il l’a dit à Télérama, en 2000, puis dans une lettre qu’il a rendue publique, puis à nouveau en février 2005, dans le forum du Nouvel Observateur (5). Notons toutefois, qu’en novembre 2004, il avait admis dans Télérama qu’il s’agissait d’un « malentendu » (6).

En ce qui concerne l’origine des tirs, c’est Arlette Chabot elle-même qui vient contredire l’affirmation de Charles Enderlin. « Personne ne peut dire avec certitude qui l’a tué, des Palestiniens ou des Israéliens», déclare-t-elle (7).

Sans aller jusque là, Charles Enderlin admet à demi mots qu’il s’est laissé abuser par son cameraman, qui lui avait affirmé que le petit garçon avait été tué par des balles israéliennes. « Le correspondant de France 2, qui a filmé la scène, indiquait que tel était le cas », avoue-t-il (8). Puis, il cherche à se disculper en déclarant que, de toute façon, « l'image correspondait à la réalité de la situation » (9).

En lisant Jeune Afrique (3), on apprend que les 27 minutes de film contiennent des scènes jouées par les Palestiniens : la blessure d’un Palestinien change de côté entre le moment où il est touché et celui où il monte dans l’ambulance. On découvre également qu’un plan montre un trépied de caméra placé près du père et du petit garçon. On apprend en outre que les impacts des balles sont creusés en rafales, alors que les Israéliens tiraient au coup par coup.

Denis Jeambar, directeur de l’Express et Daniel Leconte, producteur, se sont livrés eux aussi à une enquête, qu’ils révèlent dans le Figaro (2). Ils confirment notamment que les images de la mort du petit Mohamed n’existent pas, mais déclarent que la mise en scène de la mort n’est pas certaine.

Un universitaire qui a, lui aussi, a analysé les rushes (4), conclut, au contraire, que la scène diffusée est probablement falsifiée, du fait qu’elles est juxtaposée avec des scènes manifestement jouées.

De toutes ces constatations, il ressort trois choses que l’on peut énoncer avec certitude :
1. Contrairement à ce que Charles Enderlin déclare, les images de la mort du petit Mohamed n’existent pas.
2. Contrairement à ce qu’il affirmait dans son commentaire, il n’existe aucune certitude sur l’origine des tirs.
3. Pour des raisons qui restent à élucider, le cameraman de France 2 a complaisamment filmé des mises scène de mort et de blessés, ce qui jette un sérieux doute sur l’authenticité de la scène diffusée.

Conclusion. Cet événement nous semble emblématique de la façon dont les médias se sont emparés du conflit dès le début de l’Intifada. Très vite, Israël a été mis en accusation et les Palestiniens instrumentalisés au service d’une représentation de l’humanité souffrante. Tout ce qui venait brouiller ce schéma était rejeté.
Comme l’indique Amos Oz (8), le conflit a été transformé en une « histoire hollywoodienne, avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. » 

Aujourd’hui, le CSA est appelé à se prononcer. Tant que France 2 ne prendra pas le problème à bras le corps et ne diffusera pas les 27 minutes à l’antenne, le public sera tenu à l’écart du débat. Même si, comme le dit Enderlin (4), on voit dans les images ce que l’on a envie d’y voir, il semble que la diffusion de ces rushes suivie d’un débat contradictoire permettrait au moins de faire la lumière sur les conditions de tournage et de diffusion de telles images. Les médias ont une responsabilité écrasante. Surtout les médias d’images, qui ont des contraintes très sévères de format et de temps et qui véhiculent une forte charge émotionnelle. Ce serait l’honneur de France 2 de faire toute la transparence sur cette affaire et d’en profiter pour aider son public à avoir un regard critique sur ce qu’on lui montre. Même si l’image d’un reporter vedette devrait en sortir quelque peu ternie.

Alain Nérot

(1) Wall Street Journal, 10 décembre 2004
(2) Le Figaro, 25 janvier 2005
(3) Jeune Afrique-Intelligent, 3 février 2005
(4) International Herald Tribune, 2 février 2005
(5) www.nouvelobs.com/forum/archives/forum_235.html
(6) Télérama, 19 novembre 2004
(7) Radio J, 16 novembre 2004
(8) Le Monde, 16 octobre 2004
(9) Le Figaro, 27 janvier 2005

De nombreux services en ligne donnent des détails sur cette affaire,en particulier www.m-r.fr et www.acmedias.org et le site de référence  : www.menapress.com.

Février 2005