Rencontre avec les victimes du Néguev

 
 

"Pourquoi sommes-nous venus dans ce pays de malheur ?"


 
 

Chaque année, Acpro organise une soirée de levée de fonds au bénéfice des victimes israéliennes du terrorisme. L’argent recueilli est reversé à l’association israélienne One Family, qui leur apporte un soutien psychologique et matériel. Acpro a rencontré une partie de ces familles, qui se rassemblent pour une journée dans un hôtel de la Mer Morte. Elles ont ainsi l’occasion de découvrir qui sont ces donateurs et leurs amis venus de France. Une cinquantaine de personnes, qui toutes ont perdu un père, un mari, une épouse ou un enfant, nous accueillent avec beaucoup de chaleur et très vite la parole fuse.

 
     
 

« Ces rencontres, ça nous fait du bien », raconte Michèle, dont le mari a été mortellement poignardé. « Autrement, on travaille, on rentre à la maison et c’est tout. On ne veut pas ennuyer les gens avec notre malheur. Ici, les autres comprennent ce qu’on vit. »

« Les gens autour de moi n’aiment pas les gens tristes. Alors, il faut faire du cinéma : jouer le rôle d’une personne heureuse et souriante. La tristesse, c’est pour la maison, quand je suis seule. » Sarah est une femme vivante dans le rôle qu’elle se donne. Le sourire ne quitte pas ses lèvres. On passerait presque à côté de ses yeux : des yeux qui laissent deviner une profonde douleur. Celle de la mort de sa fille, Karine, victime d’un attentat dans un bus à Beersheva en 2004. Bilan : seize morts, des dizaines de blessés et des centaines de vies gâchées.
« Le pire, c’est que d’habitude, elle prenait la voiture. Ce matin-là, je l’avais déposée moi-même à l’arrêt. Quand j’ai entendu l’explosion, je me suis dit : ça y est, on a perdu Karine », se souvient-elle.
Toute sa vie, Sarah avait cru à la paix et à des relations pacifiques avec ses voisins arabes. Depuis que sa fille lui a été enlevée, elle a perdu tout espoir. « Avant, j’avais trop de peine pour leurs mamans. Maintenant, je pense autrement. Je ne peux plus les aimer. Aujourd’hui, je ne vois plus le monde en couleur. Je ne vois plus que le gris et le noir. »
Le sourire de façade, Sarah le garde pour la mémoire de Karine. Elle a fait imprimer des photos de sa fille sur des petites cartes qu’elle offre aux personnes qu’elle rencontre. « Cela porte bonheur. Il faut les mettre dans la voiture », explique-t-elle.
Il lui reste deux autres enfants et trois petits-enfants. Si elle continue de vivre, c’est pour eux. Le reste n’a plus d’importance. Sa vie a tourné au cauchemar. Plus d’emploi. Peu de revenus, impossible de retravailler. Sarah a la tête ailleurs. Sa vie est rythmée pas les dépressions et les séjours répétés en hôpital psychiatrique.

 

Louis est bédouin. Il habitait près de BeerSheva et menait une vie paisible en bonne relation avec ses voisins Juifs. Il travaillait dans la grande ville du sud comme agent de sécurité à la station centrale de bus. Jusqu’au jour, où sa vie a changé.
Ce jour-là, il remarqua le comportement suspect d’un homme. Il n’hésita pas et lui sauta dessus. Mais c’était déjà trop tard. La bombe explosa. Par miracle, il survécut, mais il en y laissant un œil et d’irréparables brûlures sur tout le corps. Son geste héroïque avait sauvé la vie de dizaines de passants.
La ville entière et une partie du pays ont applaudi son action. Les remerciements venaient de partout. Lui, l’Arabe, sauveur de Juifs. Pendant quelque semaines. Juste quelques semaines. Car très vite l’oubli est venu. Pas une fois, un officiel, ministre ou autre personnalité, n’est venu le voir. Quant à l’Etat, silence total. Comme la plupart des victimes du terrorisme, Louis ne touche aucune touche très peu d’aide de l’Etat. Les autorités semblent avoir oublié cette population qui souffre en silence.
Louis est toujours handicapé. Il ne peut plus aller travailler. Personne ne veut de lui. « C’est encore pire que les autres, parce que je ne suis pas Juif. Personne ne veut m’écouter », se lamente-t-il.
Il lui reste sa femme et ses deux enfants. Mais il ne parvient plus à boucler les fins de mois et craint pour l’avenir de sa famille. Ses cris répétés auprès des autorités n’ont pas aidé. Aujourd’hui, il demande à tout le monde un peu d’aide. Réduit parfois même à faire la manche.

 

Cela devait être le plus beau jour de la vie de Léa. Ou plutôt, cela devait être le sourire retrouvé, un an, presque jour pour jour après la mort de son mari. Le mariage de sa fille aînée. Mais une semaine avant la célébration, le bonheur a tourné au cauchemar. Sharon, sa fille cadette, se faisait une joie de rentrer pour aider sa mère dans les derniers préparatifs. Sur le chemin, le bus explosa. Sharon est morte avec dix-sept autres passagers.
Bizarrement, Léa, n’écoutait pas la radio ce jour-là. D’habitude, pourtant, elle avait toujours une oreille collée au poste. Et c’est donc sans se soucier de quoi que ce soit qu’elle ouvrit la porte à deux militaires qui venaient lui annoncer la nouvelle. Le corps de sa fille avait été identifié grâce à un collier.
Dans la religion juive, il y a une tradition : pas de mariage en période de deuil. En principe, celui de son autre fille donc aurait dû être annulé. Mais le mariage a bien eu lieu. Selon la volonté du rabbin, décidé à faire une exception. Pour lui, suivre strictement les commandements religieux sur ce point signifiait donner une victoire à l’ennemi, laisser triompher le terrorisme. Il poussa la famille à ne rien changer au programme et les festivités eurent lieu quand même. Léa raconte son histoire avec un sourire d’ange. La douceur de sa voix ne laisse transparaître aucune haine. Cela ne l’intéresse pas d’haïr l’autre. Mais elle tient à ce que son histoire se sache. À ce que d’autres la racontent. Aujourd’hui, elle est grand-mère de trois petits-enfants. C’est sa fierté, sa nouvelle raison de vivre aussi. 

 

 

Jacques commence à raconter son histoire presque trop naturellement. « Alors mon fils… » Puis, il se reprend dans un français impeccable, comme pour s’excuser. « Pardon, c’est vous le journaliste. A vous de me poser les questions. » L’exercice n’est pas facile, car l’émotion est palpable, mais Jacques parle facilement. Il évoque la tragédie qui l’a frappé, il y a plus de six ans. « Le 2 avril 2001 exactement. » Son fils unique, Danny, soldat âgé d’un peu plus de 20 ans est assassiné dans sa caserne située prés du tombeau de Rachel, en territoire occupé.
Jacques, lui-même invalide à 100% pour avoir servi par trois fois dans l’armée israélienne, raconte, l’œil dans le vide, cette nouvelle blessure. « Les terroristes qui l’ont tué jouaient aux cartes. Celui qui perdait, devait descendre un soldat israélien, comme gage. » Il continue, en souriant. « Il était fort mon fils, il était fort… Il disait toujours, pour me rassurer, qu’il pouvait mourir n’importe où, dans un accident de voiture. » Comme son père était invalide de guerre, il aurait pu être dispensé de service militaire. Mais, il a toujours refusé. « Il voulait être solidaire de ses amis qui servaient dans l’armée. »
Après cet épisode douloureux, une nouvelle vie commence pour Jacques. Il décide de se remarier. Aujourd’hui, la perspective d’avoir une fille avec sa jeune épouse d’origine russe, redonne un sens à sa vie. « Je veux une fille, mais surtout pas un garçon. Pour qu’on l’envoie se faire tuer… non merci », confie-t-il. L’association One Family aussi, l’a aidé à s’en sortir. « Au début, c’était très difficile de parler à des gens qui étaient dans le même cas que nous. Mais ça va mieux, ils sont très sympas. » L’association lui a offert une Torah, dédicacée à son fils Danny. « Nous ne nous sentons plus seuls, nous formons une grande famille », reprend sa femme Elena, jolie blonde souriante de 37 ans.
En dehors de l’aide de One Family, Jacques affirme n’avoir reçu aucun autre soutien de la part du gouvernement. « Il a même réduit ma pension d’invalidité, peste-t-il. Au lieu de gâcher de l’argent en construisant le mur de sécurité qui n’est pas efficace, l’Etat devrait mieux aider les familles victimes du terrorisme. »

Jacques éprouve-t-il un sentiment de vengeance à l’égard des Palestiniens ? « J’ai déjà vécu avec des Arabes au Maroc dans ma jeunesse. Mais c’est vrai que les Arabes d’ici sont différents, plus extrémistes. » Lucide, il reprend. « Dans une certaine mesure, on est fautifs aussi, nous Israéliens. On aurait dû développer, il y a 30 ans, des infrastructures en Jordanie pour les Palestiniens. On n’aurait pas eu de terrorisme ».

 

L’histoire de Nelly est liée à celle du soldat Gilad Shalit, enlevé par des milices palestiniennes en juillet 2006. Son fils Hanan, âgé de 21 ans, appartenait à la même unité. « Il avait déjà effectué 2 ans et demi, il ne lui restait que six mois», confie Nelly. En tant que lieutenant, il était chargé de surveiller le kibboutz Kerem Shalom, situé en territoire israélien, en bordure de la bande de Gaza.

Le 25 juin 2006, sept terroristes parviennent, en creusant un tunnel, à accéder au kibboutz. Ils commencent à lancer des roquettes sur les tanks des soldats. « Mon fils a alors donné l’ordre de sortir des blindés, mais ils l’attendaient. » Hanan, et le conducteur du char sont tués sur le coup. Un autre se fait kidnapper : Gilat Shalid. Seul l’un d’eux s’en sortira sain et sauf.

Moins d’un an après, Nelly s’efforce de surmonter cette épreuve, « pour [ses] deux autres enfants ». « Nous n’avons pas d’autre choix que de vivre avec cette douleur. Mais tant que nous serons vivants, mon mari et moi, nous ferons tout pour entretenir la mémoire d’Hanan. »

 

Judith a été mariée pendant 15 ans avant de pouvoir donner naissance à un enfant. Il a été tué à l’âge de 4 ans. Elle porte sa photo en médaillon. Elle sourit doucement en nous parlant. « Dieu m’a fait attendre, puis il me l’a repris. Pourquoi ? Qui peut trouver une explication ? » Judith est incapable de travailler. Elle sourit, mais elle semble être ailleurs.

 

 Une femme qui célébrait la bar mitzva de son petit-fils a vu son fils mourir sous ses yeux. « J’ai même vu un bébé sans tête et sa mère à côté en plusieurs morceaux ». Quand on lui demande si elle a été blessée dans l’explosion, elle répond : « Oui, je suis blessée, à l’intérieur ».

 

 A un certain moment, la conversation s’enflamme. Une jeune femme qui a perdu son mari se met à parler de plus en plus fort tout en pleurant. Les autres se mettent à pleurer aussi.  « Je ne peux plus croire en Dieu. C’est fini », dit-elle. » Les autres interviennent : « Arrête, ne dis pas des choses comme ça. Tu vas voir, ça va aller mieux avec le temps, Tu es toute jeune, tu as toute la vie devant toi. » Les paroles se bousculent, les mots partent dans tous les sens. «  Pourquoi sommes-nous venus dans ce pays de malheur ? On ne veut pas de nous ici. Qu’est-ce qu’on fait ici ? »
« Ce pays nous rend fou. Il y a tellement de haine, de violence, explique Sarah. Vu d’ici, l’étranger nous apparaît comme un havre de douceur.»

Ils cherchent tous à donner un sens nouveau à leur vie. Mais ça ne vient pas tout seul, ça prend beaucoup de temps. Comment vivre avec un tel malheur ? Sarah voudrait travailler dans le social. « J’ai envie de me sentir utile. Alors en attendant, je fais un peu de bénévolat auprès d’enfants défavorisés. Pendant que j’aide les autres, je m’aide aussi moi-même. »

 


Interviews de Sarah, Louis et Léa : Cristophe Dansette
Interviews de Jacques et Nelly : Aymeric Barrault