Le blues du kibboutz Yad Mordechaï

 
  Situé à quelques kilomètres au nord de la bande de Gaza, le village, comme la cité voisine de Sdérot, est exposé aux tirs de roquettes du Hamas. Ses habitants s’interrogent sur leur avenir, marqué par l’impasse du processus de paix.
 
 

Dans le soleil couchant d’une fin d’après-midi, apparaissent d’abord des chars. Puis, à l’assaut de la prairie menant vers le kibboutz, une escadrille de soldats, tout de noirs vêtus. En guise de comité d’accueil, ils doivent faire face à une double ligne de front, constituée de mitraillette, puis de tranchées.

 

Heureusement pour les habitants du village, il ne s’agit pas d’une bataille opposant des blindés israéliens aux milices palestiniennes. Cette scène de guerre, qui accueille les visiteurs du kibboutz Yad Mordechaï, n’est qu’une reconstitution, avec des figurines grandeur nature de soldats en bois et des fusils factices. Elle représente le combat qui a opposé en mai 1948, les premiers kibboutzniks à l’armée égyptienne, durant six jours. A l’époque, le village nouvellement créé était le poste le plus avancé pour lutter contre les Egyptiens, derrière la frontière du tout jeune Etat d’Israël. Les immigrants du kibboutz, venus d’Afrique du nord, d’Amérique du sud et de Pologne notamment, étaient marqués par l’esprit de résistance de Mordechaï Anilevitz, meneur du soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943, qui a donné son nom à la communauté.

 

 

« Nous sommes sans arrêt sur le qui-vive »

Près de soixante ans plus tard, l’adversaire a changé, mais la défense de la frontière est toujours d’actualité pour les résidents du kibboutz. Pour eux, les milices du Hamas et du Djihad islamique ont remplacé l’armée égyptienne dans le rôle de l’ennemi. « Nous sommes sans arrêt sur le qui-vive, à cause des tirs de roquettes, explique Carlo Cohen en montrant, derrière le champ reconstituant la bataille de 1948, les premiers villages de la bande de Gaza. Ils sont à peine à 8 km et comme c’est en plaine, nous ne sommes pas du tout abrité. » Arrivé de Tunisie, il y a maintenant cinquante ans, Carlo, grand moustachu au teint méditerranéen, cultive des avocats, spécialité du coin, et des arbres fruitiers. « L’an dernier, j’ai reçu trois roquettes dans mon verger. Malheureusement, ça risque de se reproduire comme en ce moment à Sdérot, la grande ville israélienne voisine. »

  
 

Les habitants du kibboutz disposent bien au centre du village, d’un abri en béton, mais il n’est pas bien grand et il n’assure aucune sécurité lorsque l’on n’est pas en mesure de courir s’y réfugier en moins de vingt secondes en cas d’alerte. Alors certains bâtiments, comme l’école primaire, sont équipés d’une sorte d’épaisse carapace bétonnée qui recouvre le toit.

 

Aujourd’hui, les tirs ont repris sur Sdérot et, dans le kibboutz, l’anxiété est palpable. Les rues sont désertes. Seuls, deux enfants jouent, insouciants, sur la balançoire de l’école. Dans la salle commune, on ne croise qu’Orly Siegelman, de retour du restaurant dans lequel elle travaille. « Je suis très pessimiste sur la probabilité d’un accord de paix entre Israéliens et Palestiniens, explique calmement cette femme de 44 ans. Pourtant, j’étais favorable au retrait de Gaza il y a un an et demi, je pensais que ça résoudrait une partie du problème. »

 

Depuis l’été 2005, la situation ne s’est pas améliorée. Les habitants du kibboutz reçoivent encore plus de roquettes qu'avant et le Hamas n'hésite pas à tuer ses opposants. « Si les Palestiniens n’arrivent même pas à s’entendre entre eux, comment espérer vivre tous ensemble en paix et en sécurité ? », ajoute-t-elle dans un soupir.

 

« Pour moi, c’est un devoir de rester ici»

Pour les huit cents habitants du kibboutz, le processus de paix semble bel et bien dans l’impasse. A défaut de trouver un compromis sur lequel s’entendre avec les Palestiniens, certains optent pour la manière forte, comme Carlo Cohen. « Puisqu’ils nous jettent des bombes au hasard, nous devons répondre de la même manière : en leur lançant des roquettes de manière aléatoire. »

 

Si Orly Siegelman ne cautionne pas la loi du talion pour répondre aux terroristes, elle n’imagine pas pour autant la paix avec les Palestiniens dans une solution à deux Etats. « Pourquoi n’iraient-ils pas vivre dans d’autre pays arabes ? Par exemple, la bande de Gaza pourrait être rattachée à l’Egypte ».

 

Comme Carlo Cohen et Orly Siegelman, les kibboutzniks sont aujourd’hui las et s’interrogent sur leur futur. « Même si nous ne recevons pas autant de roquettes qu’à Sdérot, les familles d’ici ont peur pour leurs enfants », insiste Orly. Elle-même mère de deux enfants, songerait-elle à quitter son village ? « Mes grands-parents ont participé à la construction du kibboutz. Pour moi, représentant la troisième génération, c’est un devoir de rester ici. »

 

Pour elle oui, mais pour les autres ? Marqués par l’esprit fort de résistance de Mordechaï Anilevitz, les habitants tiennent pour l’instant le coup. Mais pour combien de temps encore ?                                                                                                     Aymeric Barrault