Yarden Fanta, première doctorante d'origine éthiopienne :
je suis née une deuxième fois.
 
 
 
           
 

Yarden Fanta, 34 ans, est arrivée d’Ethiopie avec sa famille à l’âge de 13 ans en 1985. Le voyage a duré un an en tout. La famille, composée de son père et de sa mère, de ses 9 frères et sœurs et de sa grand-mère alors âgée d’environ 100 ans, a voyagé à pied pendant un mois depuis leur village d’Ethiopie pour rejoindre un camp de réfugiés au Soudan. « On s’est rendu compte après coup qu’on avait parcouru 1000 kilomètres, » raconte-t-elle. La famille a ensuite attendu 11 mois dans ce camp administré par la Croix rouge, en mangeant uniquement des galettes de farine et en buvant de l’eau chaude par 40 degrés. « Puis ça a pris seulement 4 heures d’avion pour arriver en Israël. J’ai eu l’impression que j’ouvrais les yeux pour la première fois. Je voyais des télévisions, des voitures, des magasins, des fruits, tout était extraordinaire. »

« Dans notre village, il n’y avait ni eau ni électricité et je ne savais pas que la télévision ou un avion, ça pouvait exister. » Jusqu’à l’âge de 10 ans, Yarden a aidé sa famille à garder les moutons et les vaches, jusqu’à ce que sa mère donne naissance à deux jumeaux.  « Je suis alors devenue la mère de mes plus jeunes frères et sœurs. »

Introduire le rêve dans les têtes
Après un an de séjour dans différents centres d’accueil en Israël, Yarden et ses frères et sœurs ont commencé à étudier, et à l’âge de 19 ans, 5 ans plus tard, elle a été admise à l’université. « En Ethiopie, je n’avais jamais été à l’école, elle se trouvait à trois heures de marche. » Elle se souvient de ses premiers pas à l’université. Elle était au lycée et ça ne faisait que deux ans qu’elle savait lire. Elle avait été sélectionnée pour participer à un programme intitulé  La science pour les jeunes. « J’étais très étonnée qu’on m’autorise à pénétrer sur le campus, à traverser ces grands halls, à entrer dans ces vastes salles de classe. C’est à partir de ce moment que j’ai décidé que moi aussi, je ferai un jour partie de ces étudiants. C’est devenu mon rêve. »

Aujourd’hui, Yarden est chargée de promouvoir ce programme auprès des autres jeunes Ethiopiens. « J’essaie de leur montrer, à travers mon propre exemple, qu’eux aussi, ils peuvent y arriver. » En fait, très peu de jeunes Ethiopiens parviennent à l’université et parmi ceux-ci, quasiment personne n’accède aux filières scientifiques et techniques. « La plupart se sentent exclus du monde de la technologie. Ils n’y ont pas été habitués avec leurs familles. » Il faut dire que la plupart des parents de tous ces jeunes Ethiopiens arrivés dans les années 80 sont illettrés, tout comme les parents de Yarden, qui ont maintenant plus de 80 ans. A la maison, on parle toujours l’amaric, la langue d’origine. Alors Yarden, avec son programme, fait venir des jeunes à l’université, leur fait visiter les laboratoires, rencontrer des professeurs et des étudiants. « On essaie d’introduire le rêve dans leur tête, comme on m’a fait rêver lorsque j’avais 16 ans. »

 

Diplômée en sciences de l'éducation, Yarden désire se mettre au service des jeunes immigrants éthiopiens. "Je voudrais les faire rêver comme on m'a fait rêver quand j'avais 16 ans".

 
   

Yarden est diplômée en criminologie et en sociologie et possède également une maîtrise en sciences de l’Education. La thèse de doctorat qu’elle prépare porte sur les différents schémas de représentation selon les cultures et sur le développement d’outils appropriés pour faire accéder les personnes illettrées aux technologies modernes. En 2007, Yarden compte faire un post-doctorat à Harvard.  « Ensuite, j’espère devenir le premier professeur d’université d’origine éthiopienne, » s’exclame-t-elle. Elle est aujourd'hui mariée à un Israélien d’origine polonaise et a un enfant.

Yarden n’a pas fait son service militaire. Sa mère s’y est opposée. Elle pensait que ce n’était pas la place d’une jeune fille. En revanche, ses jeunes soeurs l’ont fait « J’ai beaucoup insisté pour lui faire comprendre que c’était leur devoir de citoyennes israéliennes de le faire. Elle a finalement accepté. On a tous fait des études, je crois qu’ils sont très fiers de nous et qu’ils ne regrettent pas d’avoir abandonné leur village, même s’ils se sentent un peu perdus dans la société moderne. Ma mère passe beaucoup de temps devant la télévision. Elle ne comprend pas tout ce qu’elle voit, mais elle semble passionnée.»